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L’expérience phénoménologique de l’étrangeté en architecture


Au-delà d’un stigmate qui découragerait à porter notre attention sur le sujet en question, l’étrangeté désigne ce qui intrigue, étonne, se distingue et qui parfois inquiète : l’inconnu. Nous est étranger ce qui nous interpelle, nous interroge et se différencie de nous. Ressentir un sentiment d’étrangeté, c’est en quelque sorte, être dépaysé. En architecture comme dans la vie de tous les jours, l’étrangeté est la condition qui rend possible et attire la curiosité.


Mikel Louis Dufrenne, philosophe français du XXe siècle, écrit dans L’inventaire des a priori. Recherche de l’originaire :

« […] j’ai souvent suggéré que l’expérience esthétique la plus authentique était une expérience sauvage qui, pour se vouer à l’objet, pour se laisser surprendre et fasciner par lui, commence par l’insolite, pour jouir de lui, devait se libérer des habitudes, des préjugés et des normes que lui impose la culture. Donc se déculturer ? Oui, mais peut-être n’est-ce pas si aisé : n’est pas naïf qui veut ; cette spontanéité, cette fraîcheur du regard ou de l’audition, il faut les conquérir, et peut-être à force de culture pour se délivrer de la culture, et peut-être ne peut-on s’en délivrer un moment qu’après en avoir exploités les ressources. »


L’expérience phénoménologique de l’étrangeté peut-elle nous libérer des préjugés, de nos habitudes et des normes qu’impose la culture ? Un bâtiment peut-il faire naître perpétuellement un sentiment d’étrangeté ?


Luc Baboulet, architecte et Maître assistant (studio et théorie) à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de la Ville et des Territoire à Marne-la-Vallée, nous a rencontré le jeudi 06 décembre 2018 à la bibliothèque de l’Éav&t pour répondre à nos multiples questions et discuter de l’étrangeté en architecture.


Propos de Luc Baboulet




               
L'ÉTRANGETÉ VOLONTAIRE


Vous m'interrogez sur les rapports de l'architecture, de la phénoménologie et de l'étrangeté, et vous précisez la manière dont vous concevez cette étrangeté : l'architecture aurait le pouvoir de nous mettre dans des situations inédites, lesquelles auraient pour conséquence et pour vertu de transformer nos habitudes et, par là-même, de nous transformer nous. En nous faisant sortir de nos routines, l'architecture nous ferait sortir des stéréotypes dans laquelle notre vie quotidienne est prise et nous permettrait de jeter sur celle-ci - voire sur la culture tout entière - un regard critique. Je ne nie pas, bien sûr, que l'architecture ait un pouvoir de dé-routinisation, de dépaysement, voire de déconditionnement. Il y a de fait des architectes qui visent une étrangeté délibérée, qu'il s'agisse de susciter une forme d'inquiétante familiarité (le Unheimlich de Freud), de proposer un léger décalage propre à faire vaciller la perception (ce que j'appellerai l'étrangeté maniériste), voire d'attaquer frontalement les habitudes culturelles en se situant à la limite de l'inhabitable (par exemple certaines maisons de Peter Eisenman).

Mais si cette étrangeté délibérée, volontaire et même volontariste, est possible au cinéma ou au théâtre du fait que, étant au spectacle, c'est-à-dire pris dans une situation de représentation détachée de la réalité quotidienne, il nous est facile de considérer celle-ci à la manière d'une chose étrangère que nous voyons pour ainsi dire de l'extérieur, elle me semble beaucoup moins efficace en architecture. Et ceci pour la bonne raison que l'architecture ne représente pas la vie quotidienne : elle en fait partie, elle en est même un élément essentiel. Si bien que l'étrangeté volontaire, le malaise même, disparaissent très vite au profit de l'habitude. Même dans une maison d'Eisenman je crois qu'on prend ses habitudes, et que l'étrangeté s'estompe à mesure qu'on apprend à s'accommoder de la situation. Et si ça n'est pas le cas, on déménage.


L'ÉTRANGETÉ PHÉNOMÉNOLOGIQUE


En somme - et comme le mot lui-même l'indique - l'habiter est étroitement lié à l'habitude, et l'habitude est un redoutable antidote à l'étrangeté volontaire. En revanche, il y a une étrangeté architecturale dont l'habitude ne vient pas à bout, et c'est justement l'étrangeté phénoménologique. D'un mot, disons que la phénoménologie, c'est la "théorie des phénomènes", ce qui veut dire : la théorie de l’apparaître des choses, la théorie des choses en tant qu'elles nous apparaissent. Or, il y a des choses qui, bien qu'on les connaisse depuis très longtemps, continuent de nous apparaître dans toute leur force sans que cette force ne s'épuise jamais - des choses qui continuent de nous frapper. Un exemple très simple suffira : nous connaissons tous des musiques dont nous nous sommes lassés, et d'autres musiques que nous pouvons réécouter sans cesse sans jamais nous lasser. Que se passe-t-il dans ce dernier cas ? Comment se fait-il qu'il y ait des choses dont nous ne pouvons jamais dire que "nous en avons fait le tour" ?




PRÉSENCE = PRÉSENT PERPÉTUEL

La réponse de la phénoménologie est celle-ci : certaines choses continuent de nous apparaître dans toute leur présence, sans que celle-ci n'en vienne à s'épuiser. Mais sous le mot "présence", il ne faut pas entendre quelque notion mystique ou essentialiste, mais simplement le fait d'être présent. Or, l’apparaître est toujours au présent. Quand quelque chose nous frappe, c'est toujours ici et maintenant, même si nous fréquentons cette chose depuis toujours. De ce point de vue, une architecture qui ne cesse de nous "parler" même si nous l'habitons depuis toujours, un paysage que rien n'épuise à nos yeux, sont comme une musique que nous pouvons réécouter sans nous lasser : ils sont toujours présents, même si nous les "connaissons très bien".



ÉTRANGETÉ ET "VIE ESTHÉTIQUE


"Il faut bien sûr se demander à quoi tient ce pouvoir et sur quoi il repose ? Comment se fait-il que, dans certains cas, le "connaître" n'épuise pas le "ressentir" ? C'est qu'en fait, le ressentir ne s'oppose pas au connaître, parce que le ressentir est une autre forme du connaître. Dire qu'on connaît une chose, c'est en général dire qu'on l'a ramenée à ses déterminations, qu'elles soient conceptuelles (ceci est une chaise) ou pratiques (ceci sert à s'asseoir). On peut penser que cette connaissance-là est d'une certaine manière définitive : une fois que j'ai ramené l'objet à ses déterminations - une fois que j'ai dit : cet objet sert à ceci (connaissance pratique) ou cet objet est cela (connaissance conceptuelle) - il semble que j'ai clos le sujet.

Mais est-ce vraiment le cas ?

Le philosophe Baumgarten, un remarquable auteur du XVlllème siècle, pense le contraire. Car il y a, dit-il, une seconde forme de connaissance, la connaissance sensible. Or, celle-ci n'épuise jamais son sujet parce qu'elle n'est pas "claire et distincte", mais plutôt "claire et confuse". Elle ne concerne ni le sens des choses, ni leur usage, mais justement leur apparence. La différence est essentielle. Car tandis que la détermination du sens ou de l'usage consiste à classer les choses en les ramenant à des types (ceci est une chaise, ceci est une maison, ceci sert à couper, etc.), la conscience de l’apparaître concerne leur singularité, et plus précisément leur singularité au présent, c'est-à-dire "ici et maintenant". En somme, le réel est en quelque sorte sous-déterminé par la connaissance pratique et théorique, dont les déterminations ne parviennent pas à l'épuiser.

Cette connaissance sensible, Baumgarten lui donne un nom : c'est la connaissance esthétique - un terme que Baumgarten introduit dans le langage philosophique en reprenant le concept Grec d'aisthesis qui, à l'origine, ne s'applique ni à la théorie de l'Art, ni à la théorie du Beau, mais à tout ce qui relève du sensible par opposition à l'intellect. Kant reprendra cette idée en la développant : notre rapport esthétique aux choses prend la forme d'un jeu - le "libre jeu de l'entendement et de l'imagination". Or, il est clair qu'un jeu se joue toujours au présent, d'où le fait que certaines choses continuent de nous frapper malgré leur familiarité : nous sommes avec elles dans un état de jeu perpétuel et toujours renouvelé.









Tel est le mode de fonctionnement de ce qu'il faut appeler notre "vie esthétique". Telle est sa particularité, qui la rend irréductible à notre vie pratique d'une part, à notre vie théorique d'autre part, et exige qu'on la situe, non pas au-dessus, mais sur le même plan que celles-ci. Cette idée sera reprise par de nombreux auteurs qui tous, bien que de manière très différente, soulignerons l'importance irréductible de la vie esthétique : Husserl, Adorno, Paul Valéry, Merleau­ Ponty, Deleuze et bien d'autres.



ARCHITECTURE, ÉTRANGETÉ, PHÉNOMÉNOLOGIE


C'est pour cette raison, me semble-t-il, que la phénoménologie, à commencer par ses plus grandes figures - Husserl lui-même, Heidegger, Merleau-Ponty, Roman lngarden, Mikel Dufrenne - entretient des affinités pour ainsi dire "naturelles" avec l'esthétique - à condition, comme je l'ai dit, de prendre le mot dans son sens antique d' aisthesis. Une théorie qui s'interroge sur l’apparaître des choses, sur les choses en tant qu'elles nous apparaissent, ne peut pas ne pas voir un "terrain" exemplaire dans la vie esthétique en général... et dans l'art en particulier puisque, si les choses qui peuplent notre quotidien se définissent surtout par leur utilité, l'œuvre d'art - même conceptuelle - s'en distingue par sa vocation à être vue ou plus généralement sentie. Réciproquement, c'est aussi pour cette raison que de nombreux artistes (Donald Judd, Robert Morris, Richard Serra, Tony Smith et bien d'autres) se sentent en affinité avec la phénoménologie.
Et bien sûr des architectes ou théoriciens de l'architecture comme Kevin Lynch, Charles Moore, Christian Norberg-Shulz, Kenneth Frampton, Juhani Pallasmaa, Peter Zumthor, Steven Holl, Martin Steinmann, Daniel Libeskind, Peter Eisenman, Kazuo Sejima et bien d'autres qui, sans forcément formuler explicitement cet héritage, jouent consciemment, du moins dans certaines de leurs œuvres, sur le terrain de l'expérience sensible et de la perception.


C'est sur ce terrain-là, me semble-t-il, que l'architecture peut susciter une étrangeté proprement phénoménologique. Comme je l'ai dit en commençant, elle n'implique pas la confrontation directe avec les habitudes quotidiennes et les stéréotypes du sens commun, au contraire : c'est en nous rendant sensible aux objets ordinaires que ce quotidien mobilise dans les modalités concrètes de leur apparaître, que l'architecture dote ceux-ci d'une étrangeté qui ne s'épuise pas. Il s'agit donc d'une étrangeté esthétique, au sens que j'ai précisé.

Bien sûr, cette étrangeté phénoménale n'épuise pas les possibilités d'étrangeté propres à l'architecture, comme je l'ai dit au début. Mais elle présente la particularité précieuse de durer en se renouvelant, de rendre inépuisables les choses les plus familières. Si l'on voulait résumer cette étrangeté d'une formule, je crois qu'on pourrait dire : elle ouvre la possibilité précieuse d'une habitation sans habituation.

Propos de Luc Baboulet recueillis par les entrevues de l’architecture