Le paradoxe du train


Arrivé à ma place, je lève les yeux et suis frappé d’incrédulité : les passagers, les uns à côté des autres ou face à face ; ne se parlent pas, cela j’y suis habitué, mais ne se regardent même pas, certains fermant les yeux pour tenter de s’assoupir, et les autres, s’abandonnant sans réserve à leur téléphone. La promiscuité physique semble ainsi proportionnellement aussi importante que l’est l’éloignement social et intellectuel. Leurs jambes se touchent, leurs mains se frôlent, leurs habits viennent des mêmes magasins, ils montent à la même station, descendent au même arrêt, lisent les mêmes actualités, sont frappés par les mêmes horreurs, se posent les mêmes questions, sont ainsi si semblables, mais n’en n’échangent pour autant aucun mot.

A quel moment avons-nous perdu notre humanité ? Ce train, cet objet loué par tant de monde, admiré, désiré, aimé, m’évoque tant de souvenirs heureux, des images de fumées nébuleuses, la beauté saillante de la colonne de vapeur, les rouages complexes si harmonieusement simples, l’effort noir et luisant, l’élégance de la marqueterie pour accueillir des étoffes soyeuses et précieuses, monde perdu d’un service distingué et à l’écoute. Mais au-delà de mon imaginaire, il s’agit surtout d’une promesse de voyage, l’excitation de l’inconnu du lendemain, la perte des repères du quotidien. Mais tout cela n’existe plus. Comment avons-nous pu perdre son âme ? Cet engin de génie censé rassembler les gens n’a, à n’en pas douter, échoué. Même s’il affranchit les barrières de distance et réduit les espaces, les rendant plus proches les uns des autres, ça n’aura été que pour rapprocher des individus déjà ensemble, déjà connus. La machine relie, mais elle divise en son sein. Les classes marquent physiquement et cruellement les distinctions de rang. Au lieu de favoriser les échanges et le partage, les passagers se renferment, se murent derrière des apparences insondables. La quête du confort personnel est devenue une frénésie insupportable et égoïste. Les gens se bousculent pour courir au long des escalators, pestant et maudissant les malheureux qui les retarderaient. Je me demande bien ce qu’ils font de leur seconde de gagnée… Ils s’économisent ainsi les escaliers traditionnels, évitant de perdre de l’énergie pour mieux aller la dépenser le soir venu dans des salles de sport.

Le paradoxe apparaît dès le début, à la gare. Le voyage invite l’humanité à rester au pas de la porte. A cause d’une machine grippée, les trains à l’heure ont davantage été comptés que le nombre de retards, tant leur présence était devenue exceptionnelle. Résultat : on court, on se bouscule, on s’évite, on se fuit. Nulle entraide, nulle indication, tout n’est qu’anxiogène et angoisse. On repère sa destination, cela nous soulage, et l’on s’accorde le droit comme un dû, de souffler un peu en se coupant du monde, du bruit, de tout ce brouhaha. Car il y a du monde dans les gares. Ce sont elles les véritables petites villes. Ou plutôt de petites jungles habitées d’animaux retombés à l’état sauvage, égoïstes et s’armant de la loi du plus fort pour parvenir à leur destination. On marche, on se croise, mais on ne se parle pas. Les informations sont jetées au monde par de froids panneaux lumineux, la chaleur s’en est allée depuis bien longtemps.

Les lieux même sont inhospitaliers, vastes enclos couverts aux dédales élaborés, source de bien des tracas. Lieu de rencontre, certes physique, mais en aucun cas humaine. Les plus malpropres se soulagent dans un recoin, conférant aux lieux une odeur nauséeuse. Les dépendants s’agrippent à leur mort en bâton et encombrent toutes les issues. Remarquez l’affluence dans les musées et comptez les dégradations. Comparez à celles des espaces publics. Les hommes aiment et respectent le beau. Ils apprécient, partagent et s’entre-aident par l’art de vivre. Aimez ces lieux, et les lieux vous respecteront. Trop assourdissants, trop agressifs, trop d’isolement. Il nous faut plus d’art, davantage de respect et de responsabilité des voyageurs pour au final plus de vie, de bonheur, afin d’enrayer ce paradoxe du train.